Un enfant dit un mot si drôle, si juste, que tu te jures de le retenir. Une semaine plus tard, il ne reste que le souvenir d'avoir ri. Les années avec des enfants sont les plus denses d'une vie et les plus vite effacées : tout va trop vite, tout le monde est fatigué, et l'on croit que les photos s'en chargeront. Elles ne s'en chargent pas.
Le rouleau photo d'un parent est infini, et pourtant il manque l'essentiel : les phrases exactes, les prononciations inventées, les raisonnements à hauteur d'enfant — pourquoi son dessin a deux soleils. Une photo montre à quoi ressemblait ta fille à quatre ans ; elle ne dira jamais comment elle parlait, ce qui la faisait rire, ce dont elle avait peur ce mois-là. Ces choses-là ne se photographient pas : elles se racontent, ou elles disparaissent.
« Il a dit un truc adorable » ne garde rien ; la phrase exacte garde tout. Le mot d'enfant est un texte fragile — il tient à sa formulation précise, et cette formulation a une durée de vie de quelques jours dans une mémoire d'adulte fatigué. D'où la seule règle qui compte : le soir même, deux minutes, la citation exacte. C'est le même principe de précision qui fait vivre n'importe quelle page de journal — mais avec les enfants, l'enjeu est doublé : tu écris pour ta mémoire et pour la leur.
Un journal de famille échoue toujours pour la même raison : trop ambitieux. Le grand album commenté, le carnet calligraphié — magnifiques, et abandonnés en trois semaines, comme tout journal commencé trop grand. Le rituel qui survit aux soirées de parent est minuscule : un fait de la journée, un mot précis d'un enfant, ce que ça t'a fait. Dicté depuis le canapé si les yeux ferment. Deux minutes — c'est tout, et c'est assez, parce que la valeur vient de l'accumulation : trois cents soirées ordinaires font un portrait qu'aucune grande occasion ne donnera.
C'est ce que fait Fablier : chaque soir, trois questions auxquelles tu réponds en deux minutes, en tapant ou en dictant. Pendant la nuit, sa plume écrit le chapitre — et au fil des pages, tes enfants deviennent ce qu'ils sont vraiment : les personnages récurrents du livre de ta vie, avec leurs mots exacts. Un livre qui s'imprime, se relit à voix haute — et qu'un jour tu pourras leur mettre entre les mains.