La première année d'un enfant est la période la plus photographiée d'une vie humaine — trois mille images, dit-on, avant le premier anniversaire. Et pourtant, demande aux parents d'un enfant de six ans ce qui a déclenché son premier rire : la photo du rire existe quelque part, mais la cause a disparu. Les photos gardent les visages ; elles ne gardent ni le contexte, ni les nuits, ni les mots qu'on lui disait, ni ce qu'on ressentait derrière l'objectif. C'est exactement le travail du journal de bébé : écrire le peu que l'image ne sait pas tenir.
Le carnet de santé consigne déjà le poids, la taille, les vaccins, les courbes. Inutile de le recopier. Ce qui n'existe nulle part ailleurs, c'est le reste : le surnom qui a duré trois semaines puis a changé, la chanson qui — la seule — l'endormait en voiture, la première fois qu'il a tendu les bras, le caractère qui se dessine (« il proteste dès qu'on lui met un bonnet, et ça ne changera jamais »), et ton état à toi — l'épuisement des semaines 3 à 8, dont on jure qu'on s'en souviendra et qui s'efface le premier. Un journal de bébé n'est pas un dossier de suivi : c'est le récit de la rencontre, et personne d'autre que vous ne peut le tenir.
Il faut le dire sans détour : la première année est le pire moment de la vie pour tenir un journal exigeant. Les nuits sont coupées, les soirées sont courtes, et le beau livre de naissance offert à la maternité — celui avec une page par mois à remplir — finit vide dans un tiroir chez presque tout le monde. La parade est la même que pour le journal de grossesse : trois phrases datées, quelques soirs par semaine, jamais plus. « 12 avril, 5 mois : premier éclat de rire — le chien qui éternue. On l'a refait éternuer dix fois. » La date fait la moitié du travail : c'est elle qui rendra les premières fois retrouvables. Et les soirs où même trois phrases sont trop, dicter à voix basse depuis le canapé compte exactement pareil.
Si l'enfant a déjà quatre mois et que rien n'est écrit, aucune culpabilité : une entrée de rattrapage — la naissance en trois phrases, la première nuit à la maison, ce qui vous a le plus surpris — et le journal est à jour. Il n'y a pas de journal de bébé commencé « trop tard » : à quatre mois, il reste l'essentiel de l'année à raconter.
Les journées avec un bébé se ressemblent — c'est leur nature, et c'est ce qui fait croire qu'il n'y a « rien à écrire ». Trois questions suffisent à trouver le relief : qu'est-ce qu'il sait faire cette semaine qu'il ne savait pas la semaine dernière ? Quel moment d'aujourd'hui je veux garder — un regard, un son nouveau, une position de sommeil absurde ? Et moi, comment je vais, vraiment ? Cette dernière question a l'air de trop ; c'est la plus précieuse. Dans dix ans, le récit de tes propres tempêtes de la première année vaudra autant que ses exploits — c'est ce qui distingue un journal d'une liste de premières fois.
Un journal de bébé a un destinataire que les autres journaux n'ont pas. Vers sept ou huit ans, tous les enfants posent la même question : « J'étais comment, moi, quand j'étais bébé ? » La plupart des parents répondent avec quatre anecdotes usées — toujours les mêmes, celles qui ont survécu. Ceux qui ont tenu un journal ouvrent un livre, et l'enfant s'entend raconter sa propre préhistoire avec les détails exacts : le surnom oublié, la chanson du soir, l'éternuement du chien. Écris en le sachant : date, nomme, garde les mots exacts. Comme toute chronique familiale, l'autre parent peut y glisser ses entrées — sa version de la première nuit vaut d'être tenue aussi.
Tout ce qui précède marche avec un carnet sur la table à langer. Le seul point qui casse, c'est la régularité : les soirs de la première année, on s'endort souvent avant le bébé, et le carnet reste fermé des semaines. C'est exactement le soir où Fablier aide : trois questions posées à l'écran, on répond en deux minutes — en dictant, un biberon dans l'autre main — et sa plume écrit le chapitre, daté, dans un livre qui grandit avec l'enfant. Au premier anniversaire, ce n'est pas un tiroir de notes : c'est le premier tome de sa vie, prêt à être lu à voix haute le soir de ses huit ans.